Un parking, ça ne sert pas qu'à se garer !
La preuve avec Parking Garage Rally Circuit, un titre indépendant inspiré des jeux de course Sega des années 90. Son développeur répond à nos questions !

Comment débuter cet article sans parler des graphismes de ce jeu ?!
Dès que j’ai aperçu les premières images de Parking Garage Rally Circuit, j’ai su qu’il était fait pour moi ! Fan absolu des jeux de course “arcade” à la Burnout, Ridge Racer ou Need for Speed (Hot Pursuit), j’ai aussi énormément joué dans les années 80/90 à des softs comme Lotus Esprit Turbo Challenge et Stunt Car Racer sur Amiga.
Et bien sûr… bien sûr… Un petit tour par une salle d’arcade était TOUJOURS synonyme de pièces glissées dans les bornes Daytona USA, Out Run, Virtua Racing ou d’autres classiques Sega (et Namco). C’est d’ailleurs toujours le cas aujourd’hui !
Avec sa 3D “low poly“ fleurant bon le jeu 32-bit et les années Saturn / PlayStation, Parking Garage Rally Circuit, simplement par son esthétique, est une déclaration autant qu’un jeu. Mais pas forcément celle à laquelle on pense…

Comme c’est souvent le cas lorsque je craque pour un titre développé par une créatrice ou un créateur solo (ou une petite équipe indépendante), j’essaye de les contacter pour leur poser quelques questions. Ce que je me suis empressé de faire avec Tim FitzRandolph (alias Walaber), le développeur solo derrière Parking Garage Rally Circuit, qui a eu la gentillesse de me répondre par email.
Une interview qui m’a fait réfléchir autrement à notre attirance pour ces jeux au look “rétro” et m’a donné envie de redécouvrir Crazy Taxi, tout en me rappelant la chance que j’avais de vivre à Tokyo…
Tim, qui vit aujourd’hui en Californie, a été diplômé en beaux-arts à l’Université du Colorado à Boulder. Mais il m’a surpris en m’apprenant avoir étudié pendant un an au Japon en 1999-2000, et vécu quelques années à Tokyo au début des années 2000. Et s’il a certainement nourri son amour du jeu d’arcade pendant ces quelques années et avoue avoir beaucoup fréquenté les Game Centers (pour jouer, entre autres, à Drum Mania), il faut remonter quelques années auparavant pour trouver “l’origin story“ du style graphique de Parking Garage Rally Circuit.
Un peu comme la 3DO, la Saturn a toujours été pour moi une console spéciale, dans le sens où j’en avais beaucoup entendu parler, sans jamais l’avoir possédée. En fait, en grandissant, personne autour de moi n’en avait une. J’étais juste jaloux de certains jeux exclusifs, et je jouais régulièrement aux démos dans les boutiques (je me souviens avoir essayé Nights dans un magasin d’électronique lorsque la Saturn est sortie). J’ai aussi joué à des jeux Sega dans des salles d’arcade bien sûr. Enfin, lorsque j’étais à l’université je me suis acheté une Dreamcast (la version japonaise, à l’occasion de mon premier voyage au Japon !) et j’ai absolument adoré cette console.

Mais Parking Garage Rally Circuit n’est pas seulement la déclaration d’amour de Tim à la Saturn et aux jeux de course Sega de la fin des années 90… Le choix d’une 3D au style réminiscent des nineties est aussi une façon de communiquer un message précis.
Oui, la nostalgie continue son bonhomme de chemin, et elle touche aujourd’hui la 3D première génération, ce qui ne me rajeunit pas ! Je pense que ce style graphique parle aux développeurs indépendants parce qu’il est plus simple à créer comparé à la 3D haute fidélité, et il permet de faire tourner les jeux sur une plus grande variété de machines. Mais ce style nous dit aussi que le jeu va d’abord se concentrer sur le gameplay et des mécaniques uniques, ce que la première génération de jeux 3D avait tendance à faire.
J’ai déjà abordé dans cette newsletter mon appétence grandissante pour l’esthétique rugueuse de ces premiers jeux 3D. Cette fameuse 3D “low-poly“, avec ses modèles 3D minimalistes aux polygones saillants.
Final Fantasy VII, Virtua Fighter, Einhänder, Hunter et Formula One Grand Prix (sur Amiga), WipEout, Quake… Et tant d’autres. Pendant longtemps j’ai pensé comme beaucoup que le look de ces premiers jeux 3D avait “mal vieilli”. Mais ce n’est plus le cas…
Aujourd’hui, je les trouve beaux comme des origamis.

Et on ne peut guère parler ici de “nostalgie”. J’ai en effet grandi dans les années 70 et ma madeleine de Proust, c’est clairement la 2D pixel art des micros et consoles 8-bit !
Si ce n’est pas de la nostalgie, alors pourquoi cette 3D “rudimentaire” possède-t-elle un tel pouvoir d’attraction (dont je suis loin d’être le seul à ressentir les effets1 ) ?
Les raisons sont multiples, et je pense que l’une d’elles est liée au simple fait que ce manque de réalisme, cette “imperfection”, est justement ce qui la rend plus proche de nous. Le photo-réalisme est froid, sa perfection inhumaine, là où les “gros” polygones des années 90 nous laissent deviner le travail des artisans numériques qui les ont imbriqués, comme si on manipulait nous-mêmes la souris.
Mais Tim met le doigt sur un point auquel je n’avais jamais vraiment songé. Cette 3D est aussi une déclaration, elle nous dit : “je ne suis pas là pour vous émerveiller en exhibant le réalisme des décors qui se reflètent avec langueur sur mon capot, je suis là pour le gameplay, et uniquement pour lui”.
Parking Garage Rally Circuit cherche à être fun, tout simplement. Ce sont ses graphismes qui nous le disent.
Lorsqu’on lance le jeu de Tim, il apparaît tout de suite évident qu’il se préoccupe avant tout des sensations de jeu (vitesse, timing, adrénaline), et non du réalisme de son moteur physique ou des modèles 3D de ses véhicules.
Comme souvent, le concept de ce jeu indépendant est né à l’occasion d’une game jam2, et plus précisément de la ludum dare 54 de septembre 2023, dont le thème était “Espaces limités”...
Vous voyiez d’où viennent les fameux parking du jeu maintenant ? 😆
L’idée m’est simplement venue en pensant : “quelle est l’activité qui prend normalement beaucoup de place, mais qui pourrait s’avérer intéressante dans un tout petit espace ?”. Ça m’a mené à rapidement penser aux jeux de course, vu que leurs circuits sont généralement assez larges. Ce qui m’a ensuite conduit à envisager de confiner une course dans un parking ; un environnement idéal pour les dérapages (drifting) du fait de ses surfaces lisses et virages en épingle. Et puis les bâtiments à étages multiples impliquent des changements d’élévation et des rampes, ce qui m’a rappelé les courses de rallye. En gros, dès que j’ai pensé à tout ça, mon idée était faite !
Vous ne trouvez pas que le parking est un vrai décor de jeu vidéo ?
On peut penser au premier niveau, emblématique, de Driver, sans parler de la plupart des jeux de course open world (Burnout Paradise, etc.). Hollywood a aussi très vite compris le potentiel de ce cadre étriqué pour filmer ses courses-poursuites : The Hunter, Baby Driver, Demain ne meurt jamais, Fast and the Furious: Tokyo Drift, Commando (je triche un peu mais ça me fait plaisir de le citer :p)... Franchement ils sont beaucoup trop nombreux pour tous les citer !
Dérapages, tôles froissés, sauts d’un étage à l’autre, voitures embouties, carambolages en folie, vous aurez tous ça et plus encore dans Parking Garage Rally Circuit ! Et pourtant, vous ne chassez que des voitures “transparentes” dans ce jeu, avec lesquelles il n’est pas possible de rentrer en collision. Puisqu’en solo vos seuls adversaires sont les fantômes des meilleurs temps à battre, que ce soit ceux des 3 coupes à débloquer (bronze, argent et or) ou le vôtre.
Comme il le précise plus haut, Tim a choisi ces parkings avant tout pour leur haut potentiel de drift. Mais il a assorti à ce dérapage le boost de Mario Kart 8, où chaque fin de drift s’accompagne, en fonction de sa durée, d’une soudaine accélération. À la différence près que dans Parking Garage Rally Circuit, cette accélération est… exponentielle ! C’est à dire que plus on enchaîne les boosts, plus on va vite, au point de transformer son bolide en une espèce de fusée échappée d’un cartoon Bip Bip et Coyote.
Un peu comme un certain Crazy Taxi…
Ce n’est pas tout à fait un jeu de course, mais Crazy Taxi est dans mon Top 3 de mes jeux préférés de tous les temps (aux côtés de Super Mario 64 et Tetris). C’est tout simplement le jeu d’arcade parfait. J’ai écrit un article par le passé sur les raisons pour lesquelles je l’adore, tu peux le lire ici au cas où ça t’intéressait.
Dans cet article, Tim partage un souvenir marquant de ses années étudiantes. Son université possédait un centre de loisirs avec un bowling, des billiards et une poignée de bornes d’arcade. L’une d’elles en particulier l’attirait au point d’y jouer plusieurs fois par semaine et de commencer à se sentir dans la peau du gars qui maîtrise son affaire. Son nom ? Crazy Taxi !

Tim pouvait ainsi tenir 5 minutes sur un crédit, ce qui n’est pas mal du tout, jusqu’au jour où après une partie solide, il s’aperçoit que quelqu’un derrière lui attend son tour. Curieux, il décide de rester un peu pour le regarder jouer. Et là, c’est la claque. Non seulement la partie de cet inconnu dure pendant ce qui lui semble être une éternité (sans doute entre 10 et 15 minutes), mais en plus il joue complètement différemment et utilise des techniques secrètes qui lui permettent d’atteindre des vitesses hallucinantes !
Ce choc a allumé chez Tim une flamme qui ne s’éteindra jamais : une fascination pour les mécaniques de jeu cachées. Non pas un secret à débloquer, mais bel et bien l’une de ces astuces qui sont accessibles dès le départ mais jamais expliquées dans le jeu. C’est à nous qu’il revient de les découvrir.
Oui, le système de boost [de Parking Garage Rally Circuit] a été directement inspiré par Crazy Taxi, qui possède une mécanique similaire. Et on peut pousser le jeu “trop loin” au point d’avoir la sensation que le moteur physique n’arrive plus à gérer notre vitesse ! J’adore vraiment ce feeling et je tenais à l’avoir dans mon jeu.
Il est parfois nécessaire de donner des petits coups de frein histoire de ne pas littéralement s’envoler !
Et on touche ici à une autre particularité du jeu de Tim, qui m'amuse personnellement beaucoup, mais qui ne plaira pas forcément à tout le monde. Plus on va vite, plus on sent que l'on peut perdre le contrôle à tout moment et que notre voiture peut décoller ou partir en sucette.
Le jeu, une nouvelle fois, privilégie la sensation au réalisme, et le moteur physique de Parking Garage Rally Circuit est le fruit d'une série de tours de passe-passe que Tim explique à merveille dans l'une des nombreuses (et excellentes) vidéos qu'il a produit pour expliquer son travail.
Il fait en effet partie de cette génération de développeurs qui abordent leur travail comme une étape à part entière de leur plan de communication, et une façon de créer autour d'eux une communauté solide et investie.
Oui, j'adore streamer et partager les progrès réalisés sur mes projets alors que je travaille sur eux. Ça me permet d'obtenir naturellement, tout au long du développement, le feedback des joueurs à travers des playtests ou simplement des commentaires laissés sur les vidéos et pendant les streams. Ça m'aide aussi à confirmer que les gens sont excités et intéressés par mes projets, ce qui me rassure quant à ma capacité à créer des jeux qui pourront a minima se vendre "correctement" à leur sortie !
Et ce partage influence le contenu de ses créations ! L'idée d'événements scriptés qui viennent changer les conditions dans lesquelles se déroulent une course, est née de suggestions durant l'un des streams dédiés au développement de Parking Garage Rally Circuit sur Twitch. Tim s'est ainsi laissé convaincre de rajouter l’éboulement d'énormes rochers sur le circuit "Mont Rushmore" pour finalement décider d'en faire un élément récurrent du jeu.

Mais pour exécuter le créneau parfait dans les années 90, Parking Garage Rally Circuit possède un autre atout dans “son” manche néo-rétro : sa musique !
Écoutez plutôt, et Tim nous en parle juste après…
J’écoute The Holophonics depuis un moment, tout particulièrement leurs albums de reprises “ska” des bandes originales de Donkey Kong Country et Banjo and Kazooie, que je diffuse en musique de fond durant mes streams de développement. Mon idée première était de choisir l’option Tony Hawk / Crazy Taxi et d’aller démarcher divers artistes pour qu’ils m’accordent les droits de certaines musiques enjouées de type rock / ska. Mais après avoir contacté The Holophonics, le leader du groupe, Eric, s’est avéré intéressé et a proposé l’idée qu’ils s’occupent eux-mêmes de toute la bande originale du jeu ! C’était un rêve devenu réalité pour moi, la musique est absolument parfaite et apporte ÉNORMÉMENT à l’expérience de jeu.
Parking Garage Rally Circuit déboule sur la scène du jeu de course telle une boule de disco propulsée sur une piste de bowling : il illumine, roule à toute vitesse et semble prêt à exploser à tout moment ! Mais c’est d’abord et avant tout un jeu très facile à prendre en main, qui parvient à reproduire, en plus des graphismes de la Saturn, la profondeur insoupçonnée et les sensations des jeux de course de l’époque.
Il est même possible de jouer en split screen de 2 à 4 joueurs, y compris sur Switch ! Et dans ce mode, les collisions avec les véhicules adverses seront bel et bien prises en compte. C’est d’ailleurs la seule façon d’affronter des adversaires autres que le temps, le jeu n’incluant pas de mode online.

Autre précision importante, au moment où j’écris ces lignes l’une des fonctionnalités clés de la version PC n’est pas opérationnelle sur Switch. Le classement en ligne qui permet d’affronter les temps d’autres joueurs et de “courir” contre une multitude de fantômes sur Steam n’est pas pour le moment accessible sur Switch, et l’apparition actuelle de classements d’un vide absolu est une erreur.
Après avoir contacté Pineapple Works, le studio en charge des versions Switch, l’un de ses représentants m’a répondu et donné les précisions suivantes…3
Le problème lié aux classements en ligne est né d’une série de malentendus et nous avons pour objectif de cacher leur apparition, vu qu’ils ne fonctionnent actuellement ni pour le jeu solo, ni pour le multijoueur local. (...) si le jeu possède des classements en ligne sur PC, cette fonctionnalité est directement liée à Steam et il n’y avait pas de solution immédiate pour des leaderboards indépendants et cross-platform4. C’est pour cette raison que nous avons décidé, d’un commun accord avec le développeur, de les développer après le lancement de la version Switch.
Pineapple Works explique ainsi avoir décidé de ne pas créer de classements uniquement dédiés aux versions Switch, sachant que ces derniers avaient toutes les chances d’être effacés une fois la solution cross-platform mise en place…
Je ne sais pas quand exactement nous seront prêts, mais je peux dire que nous travaillons de concert avec Walaber (Tim) pour activement développer cette solution. C’est d’autant plus important que nous comptons également sortir le jeu sur les plateformes Xbox et PS5.
J’avoue qu’un nouveau système de classement en ligne qui mélangerait les meilleurs temps des joueurs Switch, PC et des prochaines machines sur lesquelles il tournera serait un énorme plus. Il va donc falloir prendre son mal en patience ou privilégier aujourd’hui la version PC.
Vous pouvez également considérer cette période “sans classement en ligne” comme une opportunité pour vous entraîner… Parce qu’une fois mes temps publiés, ils vont être très difficiles à battre. Désolé ! Cette replongée dans les années 90 a réveillé en moi une vieille fibre compétitive 😬
Merci à Tim d’avoir répondu à mes questions et à vous pour avoir lu jusqu’au bout ce très long article !
Si vous voulez en savoir (encore) plus sur Parking Garage Rally Circuit et entendre Tim présenter son jeu (version PC) de vive voix, c’est par là ! 👇
PS : Toutes les images et vidéos de Parking Garage Rally Circuit, R-Type Delta HD Boosted et Sega Ages Virtua Racing ont été capturées par mes soins à partir d’une version commerciale (et son DLC) sur Nintendo Switch. La photo de R4: Ridge Racer Type 4 et le flyer arcade de Crazy Taxi proviennent respectivement du compte Bluesky de DVLSBLSH (devilsblush) - une photo publiée (avec beaucoup d’autres) avec son accord dans mon article dédié au jeu Namco - et du site Internet The Arcade Flyer Archive. L’interview de Tim (Walaber) a été traduite de l’anglais par mes soins.
Dans un sondage publié dans mon article dédié à R-Type Delta HD Boosted (remaster d’un jeu PlayStation), vous avez été plus de 45% à reconnaître “J'adore la 3D low poly !” pour seulement 6% a vraiment la trouver repoussante.
Une game jam est un événement ponctuel, gratuit, où des développeurs du monde entier se réunissent dans un lieu (ou non d’ailleurs, le remote marche aussi) pour former des équipes (en général) et développer en quelques jours un prototype de jeu autour d’un thème décidé à l’avance. Certains développeurs participent à ces projets à distance, aux côtés de leur communauté en streamant leur travail sur Twitch ou YouTube.
Autre précision du studio derrière le portage Switch de Parking Garage Rally Circuit, un patch est cours de validation chez Nintendo et ce dernier va régler les problèmes de son inhérents à la version Switch 2. Sur Switch 2 (et uniquement sur cette version), bruitages et musiques cahotent en effet comme de vieilles guimbardes ayant du mal à démarrer durant les quelques secondes qui précèdent le début d’une course (essentiellement lorsque l’on lance le jeu), ce qui est perturbant et agaçant. J’enlèverais cette note de mon article une fois le patch lancé et testé sur ma console.
Un classement en ligne (online leaderboard) “cross-platform” est un classement qui réunit les meilleurs temps (ou scores, selon le type de jeu) indifféremment des plateformes / machines sur lesquelles ils ont été réalisés. Les temps de votre ami qui joue sur PC apparaissent ainsi dans les classements de votre Switch, Xbox ou PlayStation !




