Seul un jeu indépendant peut nous faire vivre ça...
and Roger (ダレカレ) est un jeu japonais qui nous propose une expérience aussi courte (1h environ) que bouleversante. Le développeur, Yona, partage son expérience avec nous.

Cet article comprend une bannière “SPOILER” un peu plus bas, mais vous pouvez lire le début sans risque de divulgâchage (j’aime bien ce mot j’avoue…).
J’ai découvert and Roger et rencontré son développeur solo lors du dernier BitSummit, grâce à une introduction des passionnés qui font vivre l’excellente chaîne YouTube Archipel.
Sorti l’année dernière, ce jeu narratif a été particulièrement bien reçu par la critique, allant jusqu’à décrocher une nomination aux BAFTA Games Awards dans la catégorie “Game Beyond Entertainment”, qui récompense les oeuvres délivrant des expériences marquantes. Et pourtant, je n’en avais jamais entendu parler 😅
Si les blockbusters du jeu vidéo, les fameux Triple A, osent parfois aborder des sujets difficiles1, ils le font rarement. Le jeu vidéo indépendant, lui, ose souvent prendre ce risque. Et ce sujet “délicat” sera non seulement au coeur de son projet, mais aussi le seul enjeu de sa proposition de gameplay. Ce faisant, il a la capacité de nous impliquer plus intimement, quitte à nous sortir de notre zone de confort.
Et cette liberté de ton lui permet de raconter des histoires plus graves et intimes, sans avoir à diluer son propos. and Roger se termine ainsi en une heure, et c’est amplement suffisant pour qu’il atteigne son objectif et nous pousse à réfléchir à l’un de ces sujets sur lesquels on préfère, souvent, ne pas s’appesantir trop longtemps.
Les premières minutes de jeu sont terrifiantes.
Dans and Roger, on incarne une petite fille qui se réveille un matin pour trouver un homme qu’elle ne connaît pas dans son appartement. Au départ, elle croit voir son père, avant de se rendre compte qu’il porte un chapeau. Et son père n’a jamais porté de chapeau…
Nous, en tant que joueur, ne voyons pas encore ce couvre-chef aux sinistres implications. La vision de la petite fille se brouille en effet pour osciller entre deux perceptions de cet homme endormi sur le canapé familial.
Comme on le ferait dans un jeu point & click, un bouton à l’écran permet de figer et révéler l’image réelle de l’intrus.
and Roger est un jeu qui n’hésite pas à aller jusqu’au bout de son propos, quitte à en devenir malaisant. Pour créer une telle expérience, Yona, son jeune développeur japonais, a d’abord tâtonné. Il s’agit en effet de son second jeu édité par Kodansha Creator’s Lab après In His Time (sorti en 2023). Et ce projet sophomore lui a donné du fil à retordre. Plusieurs idées de jeu ont ainsi été rejetées par son éditeur avant qu’il ne trouve le concept qui deviendra and Roger, qui porte au Japon le nom dare kare (ダレカレ), que l’on peut traduire grossièrement par “C’est qui, lui ?“.
La question de l’identité, mais aussi de la famille, est au coeur de ce nouveau projet, qu’il a nourri en allant puiser dans son expérience personnelle, comme nous allons le voir un peu plus bas, après la bannière “spoiler“.

À mi-chemin entre le jeu d’aventure point & click et le visual novel, and Roger a été influencé par d’autres créations indépendantes, tout aussi personnelles, comme nous l’explique Yona.
Je peux dire que Florence, auquel beaucoup de gens comparent mon travail, a eu une influence considérable sur moi. (...) j’adore aussi Papers, Please. Il fait partie de ces jeux qui peuvent nous faire comprendre une histoire non pas grâce au texte, mais à travers le gameplay et le fonctionnement même du jeu. Et je crois que cette forme de narration est unique au jeu vidéo.
Je suis quelqu’un qui souhaite avant tout raconter des histoires plus que créer des jeux. Mais si l’on choisit précisément le média jeu vidéo pour s’exprimer, alors il faut savoir rester fidèle à ce qui fait l’essence d’un jeu.
J’adore également Milk inside a bag of milk inside a bag of milk. Je pense avoir été fortement influencé par la façon dont il utilise le cadre du jeu pour raconter une histoire de façon méta en adoptant le point de vue du personnage principal.

and Roger exploite ainsi des mécaniques de jeu reposant sur des interactions très simples, qui utilisent le timing, la logique ou l'observation pour nous faire "vivre" les émotions de cette petite fille (telles que la confusion, la colère, la rébellion, la fuite aussi…).
On l'accompagne, un clic après l'autre, dans ce qui se rapproche parfois d'un dialogue interactif avec sa petite voix intérieure. Une petite voix qui semble défier la réalité des choses et des gens qui l'entourent.
Un exemple de l’une des nombreuses séquences à la fois narratives et interactives de and Roger.
ALERTE SPOILER
Si vous souhaitez découvrir ce jeu par vous-même, je vous conseille d’arrêter ici la lecture de cette newsletter pour revenir plus tard. and Roger est un jeu qui gagne à être joué en en sachant le moins possible sur son propos... Que je vais maintenant dévoiler avec les explications de son développeur.
Vous pouvez encore regarder l’interview de Yona dans la vidéo ci-dessous. Après on entre en territoire 100% spoil.
Peut-on “jouer” une maladie ?
Certaines maladies m’effraient plus que d’autres. Je ne pense pas être le seul dans ce cas. Bien trop de proches, souvent plus jeunes que moi, sont partis ces dernières années suite à un cancer. Mais d’autres maladies font plus que nous emporter, elles nous effacent. La perte de mémoire, au point de ne plus reconnaître des êtres aimés, est quelque chose qui me terrifie.
La démence, liée à la maladie d'Alzheimer, touche malheureusement beaucoup de personnes âgées. Celles-ci voient leur mémoire déclinée, souffrent de désorientation (au point de mélanger les époques de leur vie), affichent des troubles du comportement… Cette maladie est terrible à la fois pour les malades, qui peuvent se mettre en danger, tout autant que pour leurs proches.
Lorsque l’on commence à jouer à and Roger, on ne sait pas de quoi le jeu parle. Et si on saisit assez vite que la petite fille incarnée n’en est pas une, il ne cite jamais explicitement la maladie d’Alzheimer. Il nous la montre, ou plutôt : il nous la fait vivre.
Plutôt que d’avoir délibérément décidé de ne pas nommer la maladie dans le jeu, il serait plus juste de dire que, lorsque je développais la relation entre Sofia et Roger, honnêtement je n’arrivais pas à imaginer des scènes où ils parleraient de la maladie en mentionnant son nom. Je me suis dit que, si le message pouvait être transmis sans l’énoncer clairement, il y avait aussi un intérêt à laisser les joueurs le découvrir par eux-mêmes. Ce que l'on découvre par soi-même à tendance à marquer les esprits plus profondément.
Ma grand-mère maternelle a souffert de cette maladie. Et lorsque j’ai commencé à jouer à and Roger, j’ai instinctivement compris quel était son véritable sujet, ce qui témoigne, je pense, de sa justesse. Si cette oeuvre de Yona est visuellement très jolie, elle fait aussi montre d’une belle élégance dans sa façon de créer des séquences de jeu qui illustrent les symptômes de la démence.
Et cette justesse, tout comme cette élégance, s’expliquent comme vous pouvez l’imaginer par le fait que Yona a lui aussi côtoyé cette maladie.
L'une des raisons derrière ce choix est lié au fait que ma grand-mère a souffert de démence. Mais mon père est aussi atteint de la SLA (sclérose latérale amyotrophique), ma mère de dystrophie musculaire, tandis que ma soeur a développé, très jeune, une tumeur au bas du dos. Vivre dans un tel environnement, aux côtés de membres de ma famille souffrant de diverses maladies ; la perte d'êtres chers… ont toujours fait partie de mon quotidien.
Je me suis marié il y a quatre ans, mais je n’ai pas pu déclarer en tout sincérité à mon épouse : “je te rendrai heureuse”. Parce que je ne pouvais m’empêcher de penser à la possibilité que l’un d’entre nous tombe malade. Je crois pouvoir dire que ce jeu est né de ma réflexion sur ce que signifie réellement le mariage.
L’heure de jeu proposé par and Roger nous permet de revivre plusieurs moments importants de la vie de cette vieille dame.
On y découvre, en creux, le portrait d’un couple qui apprendra, péniblement, à vivre avec la maladie. On expérimente la détresse de Sofia lorsqu’elle perd pied, mais aussi, par extension, celle de son mari, lorsqu’il fait de même. Un mari qu’il lui arrive de ne plus reconnaître, au point de le confondre avec d’autres hommes importants de sa vie, comme son père.
and Roger, aussi élégant et pertinent soit-il, n’est pas un jeu facile. Il nous bouscule et nous force à réfléchir aux personnes que l’on aime, ainsi qu’à la mise en péril de cet amour lorsque la vie prend un tournant cruel.
Si je devais formuler une critique sur ce jeu, je dirais que j’aurais préféré qu’il privilégie un message plus porté sur l’éducation, l’information, et un peu moins sur la religion. Même si celle-ci reste en arrière-plan, le jeu se conclue sur un passage de la bible, là où j’aurais personnellement préféré que cette expérience débouche, après la pleine compréhension de son propos, sur des informations concrètes à propos de la démence et de la maladie d’Alzheimer. C’est mon seul véritable regret, mais je ne souhaitais pas conclure cet article sans l’expliciter.
Si vous lisez ces mots après avoir vous-mêmes décidé d’essayer ce jeu, vous savez probablement, comme moi, que certains moments résonneront longtemps. Et rien que pour ça, and Roger mérite, peut être, que vous lui consacriez une heure de votre temps.
PS : Un immense MERCI à Yona pour avoir accepté de répondre à mes questions par email avec une telle honnêteté. Ses réponses ont été traduites du japonais. Toutes les images et les vidéos de and Roger ont été capturées par mes soins à partir d'une version commerciale sur Switch. Les images de In His Time, Florence et Milk inside a bag of milk inside a bag of milk ont été prises sur leurs pages Steam respectives.
Je pense à Red Dead Redemption 2 notamment, The Last of Us bien sûr, ou encore God of War (version 2018).







