Ces lieux qui nous font du bien
Où l'on peut souffler un moment, pour métaphoriquement "toucher de l'herbe" (ou de la mousse), loin du monde numérique, loin de tout.

Un lieu comme ce petit coin de forêt du côté de Nikkō, à trois heures de Tokyo, découvert avec mon épouse il y a quelques années…
Cet endroit, appelé Kanmangafuchi (les gorges de Kanman), où nous sommes retournés récemment, est un petit chemin le long de la rivière Otani, bordé par plus de 70 statues Jizō. Le lieu est isolé, et nécessite pour y accéder de s’éloigner du centre névralgique de Nikkō, et de traverser quelques zones d’habitation peu fréquentées.
Et ce sont bien sûr les statues Jizō qui lui confèrent sa magie.
Alignées le long du chemin qui suit le cours de la rivière en contrebas, ces statues de pierre ne passent pas inaperçues. Elles ont en effet la tête couverte d’un bonnet de laine rouge (le plus souvent) et d’un tablier de la même couleur. Taillées à l’image du bodhisattva1 Jizō Bosatsu, on les associe au Japon à la protection des voyageurs et des enfants.
Ces statues dégagent une énergie assez unique. Leurs visages sont tous différents, malgré d’évidentes similitudes et le fait qu’elles exhalent une même sérénité communicatrice.
On se sent bien parmi elles, apaisé. Légèrement courbées vers l’avant, les yeux fermés, le visage détendu, rien ne semble pouvoir les affecter, pas même le passage du temps. À leurs bonnets et tabliers rouges s’ajoutent ainsi des robes de mousse aux multiples tons de vert, qui recouvrent leurs socles pour remonter, parfois, jusqu’à leurs épaules, comme pour les préserver du froid.



Ce manteau de mousse leur confère un supplément de majesté, en les ancrant dans le cadre naturel qui les accueille. Et le stress que l'on transportait avec nous, tel un indésirable sac à dos, ne résiste guère longtemps au calme de ces paupières, que l'on sait dissimuler des yeux exempts de jugement.
Tout, dans le visage de ces statues, semble nous encourager à prendre une grande inspiration, à s'arrêter un instant, pour un moment de méditation dont on ne peut que ressortir allégé(e)s. Comme le vert de leur manteau de mousse, le gris de la pierre n'est pas uniforme, mais se trouve enrichi par les mouchetures blanchâtres du lichen. Le passage du temps, même ignoré, s'imprime ainsi sur leur visage comme sur le nôtre, sans que cela ne les perturbe le moins du monde.



Les lèvres apportent un doux relief à ces visages, autrement impassibles, par leur expressivité. Tantôt souriantes, parfois pensives, ou légèrement pincées, ce sont elles qui contribuent à donner à ces sculptures leur individualité. Il est difficile de résister à l’envie de les observer de longues minutes pour tenter d’y déchiffrer un message. Peut-être une pensée ou un conseil qu’elles chercheraient à nous transmettre ?
Mais le plus incroyable c’est qu’elles sont capables d’exprimer et de provoquer une émotion sans l’aide… d’un visage ou même d’une tête.
Car c’est nous, finalement, qui octroyons un sens aux lieux qui nous touchent, ou ce supplément d’âme qui nous poussent à s’y arrêter un instant, même si c’est pour les mitrailler de photos comme des maniaques… (Pour les partager ! Et les garder à proximité 😅)
Certains lieux nous sont chers pour des raisons plus personnelles, parce qu’on les associe à des souvenirs chers. Comme ce petit coin du parc Shinjuku Gyoen dans le film d’animation 5 Centimètres par seconde de Makoto Shinkai. Il suffit parfois que l’on investisse ce lieu de notre vécu, pour le rendre « magique ». Il n’a même pas besoin d’être beau, spécial, ou d’héberger 70 statues Jinzō.
Comme tant de monuments au Japon, ces statues ont été emportées par un cataclysme naturel (ici une inondation) en 1902, pour être reconstruites bien des années plus tard, en 1973.

Je suis heureux que cet endroit ait été reconstruit pour offrir un petit moment de répit aux voyageuses et voyageurs de passage, leur offrant l’opportunité de reprendre leur souffle en constatant que le monde peut aussi se montrer beau et rassurant.
Voilà, c’était l’un des lieux qui me font du bien, comme celui (qui abritait aussi plein de statues, 500 au lieu de 70 !) que j’avais partagé dans cette même newsletter en 2023.
N’hésitez pas à partager l’un des vôtres en commentaire, si vous le souhaitez bien sûr. Ou pensez-y un instant, avant d’essayer d’y retourner prochainement, pour faire le plein de bonnes ondes ☺️
PS: Toutes les photos illustrant cet article ont été prises par mes soins.
Le bodhisattva est un être en chemin vers l’éveil dans le bouddhisme.




